Artiste

THOMAS ENHCO

Artiste

THOMAS ENHCO
Biography

On dit que trente ans est le plus bel âge. Alors que je m'apprête à franchir ce cap symbolique, cet album est un reflet de mon expérience de la vie et du monde jusqu'ici.

Jouer de la musique a toujours été un moyen pour moi de définir des sentiments que j'ai du mal à nommer. Ma mémoire est assez erratique et j'oublie presque intégralement beaucoup d'événements que je vis, de livres que je lis, de films que je vois, même de personnes, de conversations, de lieux… Ce n'est pas seulement une sélection par importance, et souvent des choses qui comptent pour moi disparaissent pourtant de mes souvenirs (ou plutôt, ne s'y accrochent pas) d'une façon mystérieuse. Autrefois cela me troublait, aujourd'hui je me suis fait une raison, mais j'ai découvert qu'en écrivant de la musique, je me créais des sortes de capsules qui contiennent un monde d'émotions et d'expériences, que je peux assez facilement relier à telle ou telle période de ma vie. C'est comme si tous les ingrédients d'un souvenir y étaient mélangés pour donner une autre forme qui a son existence propre et me rappelle, à moi, vaguement quelque chose (la sensation est analogue à celle que l'on peut avoir lorsqu'on se réveille au milieu d'un rêve, et que l'on essaie de se le rappeler, d'en tracer les contours, mais sans y parvenir, alors qu'un sentiment diffus et puissant nous habite, parfois encore plusieurs heures après).

C'est sans doute pour cela que j'ai toujours un mal fou à trouver des titres pour mes morceaux : ils n'expriment pas une chose précise mais plutôt une multitude, et bien souvent je ne compose pas sur un sujet qui m'inspire, mais je cherche a posteriori un sujet qui puisse convenir à la musique. Si je le pouvais, ils s'appelleraient tous "Untitled" !

Être sur scène, assis devant un piano, construire un voyage sur mesure pour tous les passagers de la salle et embarquer avec eux,est une des plus belles expériences que je connaisse. Cet album prend donc la forme d'un concert, en deux parties avec entracte : d'abord cinq pièces en solo, plutôt jazz, suivies d'un concerto pour piano et orchestre en trois mouvements, plutôt classique, et deux bis en solo pour conclure, l'un plutôt classique, l'autre plutôt jazz.

Joue pour les anges 

J'ai eu le privilège de grandir aux côtés de Didier Lockwood, j'ai habité sous son toit dès l'âge de quatre ans et il a été mon mentor dans le jazz et en quelque sorte un guide pendant dix-huit ans. Il me répétait souvent « Joue pour les anges, mon Tom, on s'en fout des notes, oublie ce que tu as appris. Joue pour les anges. »

Ce morceau est écrit dans une mesure à 5/4, mais certaines personnes l'entendent aussi à 4/4 avec une division en quintolets. J'aime cette ambiguïté rythmique : soit on sent une mesure à cinq temps avec un débit de doubles-croches (c'est mon cas), et la mesure est longue, ample, avec une mélodie qui rebondit sur des accents qui contredisent le groove sous-jacent, comme des ricochets ; soit l'on sent quatre temps dictés par la mélodie, chacun divisé en cinq doubles, et la sensation est plus terre-à terre, plus affirmative, moins légère.

La mélodie, assez simple, est formée de la première note de chaque groupe de cinq doubles, qui définissent l'harmonie toujours dessous et après, ce qui donne une sensation de mouvement perpétuel. Il y a deux parties, la première tourne autour de Ré majeur, la seconde se balade dans d'autres tons. J'aime beaucoup improviser sur ce genre de rythmiques à cinq temps, en restant sur chaque partie en boucle jusqu'à ce que j'aie envie d'aller à la suivante.

Le morceau suivant, Turning thirty, évoque pour moi le mouvement, l'optimisme et l'envie de conserver son âme d'enfant en devenant adulte. Peut-être un soupçon de nostalgie aussi. Il comprend trois parties (A, B, C), avec le même rythme harmonique d'une basse tous les deux temps. En piano solo, j'aime travailler sur les couches de notes et de dynamiques, en cherchant des plans différents afin de donner du relief au jeu. Ici par exemple, la mélodie et les basses sont affirmées et vont de pair, et entre les deux, il y a une multitude de petits détails, contre-mélodies, "ghost notes", qui rendent le tout vivant et dansant. C'est valable autant dans une balade très lente que dans un tempo rapide comme celui-ci.

Owl and Tiger est une chanson d'amour, qui raconte un sentiment profond et complexe. Encore une fois, je souhaitais à l'origine écrire des paroles afin qu'elle soit chantée, mais je n'ai pas réussi, alors pour l'instant elle reste instrumentale ! La forme est celle couramment utilisée dans les chansons (couplet, refrain, pont), et la mélodie et les harmonie jouent à cache-cache en oscillant entre modes majeurs et mineurs, entre volupté et tourment. Je prends beaucoup de plaisir à écrire de la musique qui est simple en apparence (ici : mesure à 4 temps binaire, harmonies pop) mais qui cache des détails complexes et des ambiguïtés (harmoniques, mélodiques, de forme).

Prelude (of Wind and Water) est à l'origine un exercice que j'avais écrit pour ma main gauche. Il y a très peu d'improvisation, presque tout est écrit. La mesure est 9/8, et le découpage rythmique est opposé entre les deux mains : 4+5 à gauche, 5+4 à droite. Cela crée un balancement irrégulier qui me rappelle une autre de mes passions : l'océan et les sports de glisse ! En planche à voile ou en kitesurf, on passe son temps à jouer avec les éléments, à aller avec et contre eux, tourner, sauter, accélérer et résister ; quoi que l'on fasse, on est obligé de communier avec le vent et l'eau, qui sont les maîtres du jeu. J'ai parfois la même sensation en musique avec le rythme et l'harmonie. Ici, dans les rares moments improvisés, je garde la main gauche imperturbable, comme une vague qui avance, et je peux jouer par-dessus avec ce rythme à neuf temps, en appuyant ce côté irrégulier (4 et 5) ou au contraire en le rendant régulier (3+3+3) comme si je prenais une abattée pour "descendre" dans le vent. 

Looking back est une mélodie très simple et courte, que j'ai écrite en 2010. Elle est restée enfermée dans mon cahier jusqu'au printemps dernier, où je l'ai retrouvée en feuilletant les anciennes pages. Je sais qu'à l'époque, elle allait avec un état de tristesse contenue qui me faisait mal ; aujourd'hui je lui trouve une lumière et une saveur différentes, et elle est devenue pour moi un regard nostalgique mais aussi plein de tendresse vers un passé que je chéris.

Concerto pour Piano et Orchestre

Ce concerto est ma première expérience de composition symphonique. C'est une commande que j'ai eu la chance de recevoir de l'Orchestre de Pau Pays de Béarn pour une création en février 2017 (avec Pierre Dumoussaud à la direction). Je l'ai composé à plusieurs moments de l'année 2016, dans des endroits différents : à Paris, à New York, à l'île de Ré, dans la forêt de Fontainebleau, à Montréal, au Maroc, en Tunisie, en Autriche, en Allemagne, à l'île de La Réunion, au Mexique, à Budapest, dans l'avion et dans le train...

Au début, je pensais écrire une pièce courte pour piano et orchestre, d'environ 15 minutes et en un seul mouvement, comme une rhapsodie (l'OPPB m'avait donné carte blanche), mais très vite c'est le rêve d'un vrai concerto pour piano qui s'est imposé, je n'ai pas pu résister !

Le premier mouvement, en Ré mineur, comprend deux thèmes principaux : l'un est une série de variations sur un motif mélodique très simple (quatre notes : "mi, la, si bémol, do"), dans un langage rythmique assez complexe à sept temps (parfois 7/8, parfois 7/4), avec une ligne de basse contrapuntique et menaçante, jouée tour à tour par les violoncelles, altos, bassons et clarinettes ensemble et par le piano ; l'autre est une mélodie espiègle et mystérieuse sur un rythme à trois temps, jouée d'abord par la flûte et qui introduit un dialogue entre les sections de cordes et de vents dans des tuttis proches d'un big band de jazz. Dans ces deux parties, certains passages du piano sont improvisés, soit tout seul soit accompagné par l'orchestre. Le premier thème revient pour conclure, avec une sorte de miroir de la ligne de basse du début.

Ce mouvement évoque l'aventure et la découverte, une énergie brute et spontanée de l'enfance.

Le deuxième mouvement, en Ré bémol majeur, est celui que j'ai écrit en premier. La mélodie principale m'est venue un soir glacial à Paris alors que je rentrais chez moi en Vélib' ! C'est un chant à trois temps, très tendre et plein d'amour, mais aussi de questions et de mélancolie. La mélodie ne démarre ni ne conclut jamais sur les premiers temps des mesures, elle flotte par-dessus la carrure et le rythme qui la sous-tend.

Le piano expose le thème tout seul, rejoint par l'orchestre pour la modulation en Mi majeur. Ensuite le piano improvise sur les harmonies, accompagné par les cordes et les bois. Le thème secondaire provient d'une ébauche, écrite au même moment, de chanson que je voulais dédier à ma mère. C'est la clarinette qui la chante, rejointe par les cordes puis par le piano et tout l'orchestre dans un grand crescendo qui précède la cadence, où le piano improvise totalement pendant une durée libre avant de revenir à la partition. Là, j'ai cherché une texture sonore mouvante, comme la houle, avec des éclairs de cuivres et percussions avant le retour du thème principal, joué par le hautbois et le cor anglais. La coda finale est une échappée mélodique et harmonique qui, au dernier moment, revient à la tonalité d'origine.

Ce mouvement représente l'amour pur, les promesses et les questions de l'adolescence.

Le troisième mouvement est le plus sombre, il n'a pas de tonalité principale mais module tout le temps. Les cordes entament un dialogue avec le piano, par un choral (une série d'accords empruntés à un morceau que j'avais écrit il y a des années pour mon trio de jazz, The Outlaw dans l'album Fireflies) auquel le piano répond par un motif implacable de deux rythmes superposés (4 et 3). Après plusieurs modulations, le thème principal, en Si bémol mineur, entre au piano seul : c'est un chant guerrier, tribal, qui enfle avec l'orchestre et cite le thème secondaire du 1er mouvement (qui n'est plus espiègle mais strident et désespéré) avant un chœur des cordes qui ralentit et apaise. Le violon solo et l'alto solo rappellent la mélodie du 2ème mouvement, transformée en mode mineur, comme le souvenir brûlant d'un paradis perdu, puis les cordes reprennent le choral initial sur lequel le piano entame une longue improvisation. Il lance ensuite, seul, une série de vagues sur lesquelles la trompette joue le motif principal du 1er mouvement. Le choral revient plus fort, le piano improvise encore dans une spirale que viennent calmer les cuivres avant le retour du thème guerrier. La coda finale est un instant de folie où tous les thèmes du concertose mélangent, se télescopent et rembobinent le film à toute vitesse.

Ce mouvement symbolise la perte d'idéal, la destruction et la quête du passé et d'une renaissance.

Je crois que ce concerto est apparenté autant au classique qu'au jazz ; j'ai choisi une instrumentation classique, j'y ai associé des éléments de rythme propres au jazz, et laissé beaucoup de place à l'improvisation pour le piano. C'était une aventure totalement nouvelle pour moi que d'écrire pour orchestre et j'ai été fasciné et passionné à toutes les étapes. Quelle chance d'avoir pu l'enregistrer !

Toute la musique de ce disque a été composée entre mes 21 et mes 28 ans, et enregistrée à 29.

J'espère que vous prendrez du plaisir à écouter ce disque. J'y ai mis tout mon cœur et ai souhaité avant tout être sincère.

Releases
ven. 02/08/2019 Album
THIRTY
(Sony Classical)
Le compositeur et pianiste de renom publiera un nouvel opus le 8 février prochain